La tornade de 1963

Au cours de l’été 1963, une puissante tornade balaya l’Abitibi-Ouest. Plus de 200 granges furent détruites et une personne y laissa la vie. Le texte qui suit est un souvenir de cet événement.

La grange avant la tornade

À cette époque, au début des années 60, nous n’avions pas encore d’appareil de réfrigération pour conserver le lait. Mon père, Olivier, avait donc aménagé à même le flanc du petit ruisseau qui courait en bas de la colline, tout près de la ferme, un réservoir pour y déposer les bidons de lait après chaque traite. Cet endroit, on l’appelait « la pipe ». « La pipe » parce qu’il y avait un tuyau (pipe) de puits artésien qui déversait de l’eau froide dans le bassin pour garder les bidons bien au frais.

En cette fin d’après-midi du 30 juin 1963, journée qui avait été exceptionnellement chaude et humide, Olivier s’affairait à charger ses bidons de lait sur la petite plate-forme installée sur les bras hydrauliques du tracteur, afin d’aller les porter à la « pipe ». Moi, enfant de 5 ans, accompagnais toujours mon père pour ce petit périple d’une centaine de mètres en tracteur. Mais pas cette fois. Papa ne voulait pas. Il avait bien vu, là-bas au nord, le ciel prendre une inquiétante teinte noirâtre.

-Je ne veux pas que tu viennes à soir. Le ciel ne me dit rien qui vaille. Il va faire mauvais. Rentre à la maison.

Et après…

Déçu, je regardais mon père monter sur le tracteur, prendre le rang et s’éloigner tranquillement. Puis, je me suis dit que je pourrais quand même aller le rejoindre en bas de la côte. Il suffirait de piquer à travers champs en longeant la grange, descendre la pente et j’arriverais à la pipe sans doute avant lui. Aussitôt dit aussitôt fait et je me mit à courir en direction du ruisseau. En passant à côté de la grange, je pris le temps d’y jeter un regard. Elle m’apparut tout à coup sombre, sinistre, voire fantomatique. C’est que le ciel s’était obscurci. Tout était baigné dans une pénombre inquiétante. Puis le vent se leva. Pas n’importe quel vent. Un souffle puissant qui semblait venir directement des entrailles d’Éole! Sans demander mon reste, je fis demi-tour. En luttant de toute mes forces pour regagner la maison, j’apercevais ma mère, Marguerite, sur le perron qui me criait de m’en venir au plus vite.

Une fois à l’intérieur, anxieuse, elle observait par la fenêtre son homme qui revenait du bas de la côte en se cramponnant du mieux qu’il pouvait au volant de son tracteur. Olivier eut tout juste le temps d’entrer dans la maison avant que les éléments ne se déchainent. La dernière chose qu’il nous a été donné de voir, c’est la porte de la laiterie se détacher et s’envoler comme une vulgaire feuille de papier. Après on ne vit plus rien. Mais on entendit beaucoup. Le vent hurlait, les murs de la maison semblaient vouloir s’enfoncer à l’intérieur. Le prélart ondulait comme la mer. Comble de malheur, les fenêtres avaient été déclouées, car on voulait les repeindre. Mon père et mes frères passèrent d’angoissantes minutes à les maintenir en place. Dans la lucarne, une vitre vola en éclat.

Puis, tout à coup, le vent diminua d’intensité et peu à peu le calme se fit. Tout cessa aussi subitement que cela avait commencé. Le soleil perça les nuages et nous inonda de lumière. Marguerite risqua un premier regard par la fenêtre :

-Olivier, ta grange est à terre.

Et elle s’effondra sur le plancher. En accourant pour lui porter assistance, on vit qu’elle ne s’était pas trompée. Toute la partie supérieure du bâtiment avait disparu. Seule demeurait l’étable au milieu de débris de toute sorte. Mon père en contemplant le désastre nous dit :

-Pour moi, on est pas tout seul. J’vois plus le faîte de la grange à Henri (notre voisin, de l’autre côté d’une petite butte).

Olivier possédait une Chevrolet 1956. Toute la famille y prit place, question d’aller se rendre compte de la situation dans le rang. Elle était catastrophique. Partout, des granges éventrées par le cyclone. Des clôtures mises en pièces et des animaux errants un peu partout, ahuris. En quelques minutes, la tornade avait balayé des années de labeur.


Voici un texte tiré du livre commémoratif du 50e anniversaire de Palmarolle en 1976

« Un cyclone d’une violence jusqu’alors inconnue chez-nous se dirigeant nord-ouest vers sud-est sur une largeur de vingt milles (32km), a ravagé l’Abitibi-Ouest dimanche soir le 30 juin 1963, causant une perte de vie et des dommages évalués à 1,000,000$ (de 1963).

Il était environ sept heures du soir lorsque la violence des vents et la trombe d’eau, s’étant soudainement déversées sur nous, surprirent tout le monde. Les paroisses les plus touchées sont sans contredit celles de Palmarolle, Ste-Germaine, Dupuy, Ste-Hélène et St-Lambert. Elles comptent parmi les plus belles paroisses agricoles de notre comté. C’est une catastrophe pour l’Ouest abitibien. Deux cents granges ont été littéralement soufflées comme des châteaux de cartes; sur ce nombre, nous en comptons plus de soixante-cinq à Palmarolle.

Les récoltes sont avariées et beaucoup de machines aratoires sont mises hors d’usage. Des débris de toutes sortes jonchent la campagne à perte de vue. Des morceaux de grange sont retrouvés jusqu’à mille deux cents pieds plus loin. À certains endroits, des maisons d’habitation ont été heurtées par des pans de granges. Du côté des rangs VI et VII de Palmarolle, c’est la désolation. Rares sont ceux qui ont été épargnés. Les dommages sont si considérables, qu’il en coûtera pour notre paroisse seulement, plus de 250,000$ pour rebâtir ce qui a été détruit.

À Ste-Germaine, un enfant de M. Mme Georges Audet perdait la vie, écrasée par un pan de grange au moment où il quittait la bâtisse en compagnie de sa mère, elle-même grièvement blessée.

Un comité de secours a été formé dès les premiers jours suivant le cataclysme. Nos braves cultivateurs se sont mis à l’oeuvre pour déblayer les nombreux débris accumulés; puis les souscriptions arrivèrent de toutes parts. Une assemblée publique est convoquée à La Sarre à laquelle assiste le ministre de la colonisation, l’honorable Alcide Courcy qui explique aux nombreux cultivateurs présents ce que son ministère peut faire dans de telles circonstances pour les aider à se rebâtir.

Sauf quelques rares exceptions, nos cultivateurs ont tous reconstruit leurs bâtiments grâce aux nombreuses souscriptions et à l’aide généreuse du gouvernement. Les cultivateurs n’ayant pas subi de dommage ont aidé leurs confrères sinistrés en leur donnant de nombreuses  » corvées « , gestes grandement appréciés. Dame Nature, voulant se faire pardonner son excès d’humeur, fit don d’un merveilleux automne cette année-là. C’est donc sitôt les travaux de reconstruction terminés, que nos valeureux fermiers commencèrent à couper et à rentrer le foin et les grains. Ils terminèrent la besogne presque à bout de force, mais ils étaient gagnants. »