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Invincible, l’Armada espagnole? Pas tout à fait. Et bien qu’en Dieu il eut une confiance absolue, Philippe II a tout de même conservé un petit doute qui fit en sorte qu’il n’a jamais nommé sa puissante flotte de guerre de la sorte. Le qualificatif « invincibilité » tire son origine d’une campagne de propagande orchestrée par les Anglais après la tentative d’invasion espagnole, dans le but de se moquer et discréditer ces derniers. Alors, afin de rendre justice à l’histoire, nous utiliserons l’appellation « Armada espagnole » plutôt qu’« Invincible Armada » au cours de ce résumé des événements.

Le contexte général

Comme on le sait, la Renaissance fut marquée par la Réforme et, conséquemment, par de nombreux conflits religieux. Ce fut aussi l’époque des " grandes découvertes ": l'Espagne se livrait au pillage des immenses ressources naturelles de ses nouvelles conquêtes, le français Jacques Cartier pénétrait dans le golfe du St-Laurent et, plus tard, Francis Drake devenait le premier navigateur anglais à faire le tour du monde.

L’Avènement d’Élisabeth I

Élisabeth IÉlisabeth I d'Angleterre

En 1558, Élisabeth Tudor devient reine d’Angleterre. Elle succède, non sans controverse, à sa demi-soeur Marie, épouse de Philippe II, issue du premier mariage d’Henri VIII avec Catherine d’Aragon. Élisabeth, fille d’Anne Boylen et fruit du deuxième mariage d’Henri, est protestante. Pour les catholiques anglais et ceux du continent, c'est une bâtarde doublée d'une hérétique. Marie Stuart, malchanceuse et déchue reine d’Écosse, prisonnière d’Élisabeth, est considérée par les catholiques comme l’héritière légitime du trône. Plusieurs conspirations visant à déposer Élisabeth pour la remplacer par Marie sont mises à jour par la police secrète de Sir Francis Walsingham, compromettant sans équivoque la reine d’Écosse. Son exécution en 1587 sera un des éléments qui vont décider Philippe II à mettre en branle « L’entreprise » .

Cependant, il ne faudrait pas conclure que seule la religion fut en cause dans cette histoire. Depuis plusieurs années, le développement de la puissance maritime anglaise se heurte de front avec les intérêts espagnols. Dans les Flandres, où Philippe II a maille à partir avec les révoltes incessantes des Hollandais, Élisabeth alloue du support aux insurgés. Sur l’Atlantique, les navires de la reine et ceux de corsaires anglais comme Drake, attaquent les galions espagnols chargés de trésors en provenance d’Amérique. En 1586, Drake attaque Cadix et détruit une partie de la flotte espagnole avant d’être repoussé par le futur commandant de l’Armada, le duc de Médina Sidonia.

C’est sur cette toile de fond que va se dessiner la tragédie humaine de ce qu’il convient d’appeler la plus grande opération militaire amphibie de l’époque moderne.

L’Armada espagnole

L’Armada espagnole, c’est un formidable rassemblement de navires. Au total 130 vaisseaux la composent. Elle transporte une force militaire imposante : près de 30,000 hommes, dont 19,000 soldats; 300 chevaux et mules; l’équipement nécessaire pour assiéger des villes; un hôpital de campagne; etc. Son objectif est d’opérer un débarquement en Angleterre et de marcher sur Londres, afin de forcer Élisabeth à des compromis sur la liberté de culte pour les catholiques et pour que cesse son intervention dans les pays bas. Cette force doit se joindre à celle du Duc de Parme, située dans les Flandres et composée d’environ 18,000 hommes aguerris. Une fois la jonction effectuée, l’Armada devra escorter les barges de Parme pour la traversée de la manche, et finalement débarquer dans le Kent.

L’Armada est sous le commandement du duc de Médina Sidonia. Ce dernier n’est pas un marin, mais plutôt un homme de l’armée de terre. Il a participé à l’annexion du Portugal en 1580 et s’est retrouvé responsable de l’Armada à la suite au décès de l’amiral de la mer océane, Santa Cruz. Ce commandement, arrivé à l’improviste, ne le réjouissait guère, mais se résigna, sous l’insistance de Philippe II, à accepter la " nomination ".

La flotte anglaise Pour faire face à cette menace, le Royaume d’Angleterre disposait d’une flotte composée des navires de la Reine et de navires marchands fournis par des officiers de la marine royale, par la ville de Londres ou par de simples volontaires, pour un total de 197 navires et 15, 835 hommes.

Durant son règne, Henry VIII s’était assuré que la marine anglaise serait en mesure d’affronter une invasion, particulièrement après que Clément VII ait émis une bulle d’excommunication pour cause de divorce avec Catherine d’Aragon. Comme Henri avait un faible pour les canons, il s’en procura suffisamment, comme le mentionne un de ses contemporains, pour " conquérir l’enfer ". Ironiquement, Philippe II lui-même contribua à renforcer la défense anglaise. En effet, durant la courte période où il fut " roi consort " parce que marié avec la reine Marie Tudor, il adressa au conseil privé l’avertissement suivant : " la défense de l’Angleterre repose sur une marine qui doit être préparée en tout temps à repousser une invasion. Les navires ne doivent pas seulement être prêts à prendre la mer, mais disponibles en tout temps ". Trois navires de 500 tonneaux et plus furent immédiatement mis en chantier. Ils servirent en 1588 contre les forces de celui qui fut à l’origine de leur construction!

L’Armada vogue vers Calais

Sir Francis DrakeSir Francis Drake

Les flottes anglaise et espagnole s’affrontèrent quatre fois avant que l’Armada mouille finalement dans le port de Calais. Ces batailles ne furent pas vraiment déterminantes quant à l’issue du conflit sur le plan des pertes, mais forcèrent les Espagnols à continuer vers Calais et les Flandres. Cependant, au cours du premier engagement, qui ne fut qu’un premier contact sans grande conséquence, du moins en apparence, les Anglais capturèrent un des navires de la flotte espagnole, le Rosario. Cet événement, à première vue anodin, fournit pourtant des informations cruciales sur le fonctionnement du commandement des forces de Philippe II, notamment au sujet de l’artillerie et de son mode d’utilisation.

La bataille décisive

Au terme de cette première étape, l’Armada mouilla dans le port de Calais. Au cours de la nuit, les Anglais attaquèrent les Espagnols avec des barques bourrées d’explosifs et de matières incendiaires, qu’ils firent dériver à travers les navires ennemis. Cette manoeuvre sema la terreur et une indescriptible pagaille. Afin d’échapper aux flammes, des capitaines ordonnèrent de couper les amarres et la flotte espagnole se dispersa dans la nuit. Au matin, le duc de Médina Sidonia s’employa à regrouper ses navires.

C’est alors que débuta, au large de Gravelines, l’engagement final avec la flotte anglaise. Pendant des heures, la canonnade fit rage. En aucun temps, les Espagnols ne purent se mettre en position favorable à un abordage qui les aurait avantagés. Ils essuyèrent le feu de l’ennemi sans pouvoir y répondre adéquatement. Ainsi, beaucoup de navires furent lourdement endommagés. Puis, le vent se mit à souffler, poussant les navires de l’Armada vers le nord. Étant dans l’impossibilité de regrouper ses navires et sans nouvelle des préparatifs du duc de Parme et ses barges de débarquement, Médina Sidonia se résigna à retourner en Espagne par la seule route possible vue les circonstances et les vents : contourner l’Écosse et l’Irlande et faire voile vers l’Espagne.

Malheureusement, la mer ne fut point clémente et beaucoup de navires s’échouèrent sur les côtes d’Irlande. Ses équipages furent pour la plupart massacrés par les insulaires. Seulement une poignée d’entre eux purent revoir les rivages d’Espagne.

Les causes de l’échec de l’Armada

L’artillerie

Le Duc de ParmeLe Duc de Parme

L’Armada était, comme nous l’avons vu plus haut, une flotte destinée à transporter des troupes de débarquement et à escorter les barges du duc de Parme. En ce qui a trait aux batailles navales, la stratégie consistait pour les Espagnols, à s’approcher le plus possible de l’ennemie, de procéder à l’abordage et vaincre par la supériorité numérique et militaire de ses combattants. Les Anglais ne leur ont jamais laissé cette occasion. Ils sont toujours restés à une distance suffisante pour éviter d’être abordés, mais assez près pour infliger de sérieux dégâts avec leurs canons. Et c’est précisément sur ce point que se situe une des faiblesses fondamentales de l’Armada : son incapacité à mener un combat d’artillerie véritablement efficace. Les Anglais avaient découvert, lors de la capture du Rosario, que les canons espagnols ne pouvaient être rechargés rapidement et sans danger. Les canonniers devaient opérer par l’extérieur du navire. Il était impossible pour eux de haler les canons hors du sabord, de les recharger et d’envoyer une autre salve, comme c’était le cas chez les Anglais. Toute la conception de l’artillerie espagnole reposait sur un seul tir, suivi de l’abordage. Ainsi ne pouvaient-ils pas se défendre adéquatement contre le déluge de boulets infligé par la flotte anglaise. Incidemment, ses canonniers n’étaient pas non plus formés pour cette tâche. Après l’unique salve, ils devaient abandonner leur poste et se lancer dans la bataille avec les autres soldats.

La hiérarchie

L'Armada espagnoleL'Armada espagnol

Le commandement espagnol était fortement hiérarchisé. Chacun avait son rôle et il n’était pas question pour un officier de toucher à des cordages ou à quoi que ce soit découlant de la tâche d’un subalterne. Chez les Anglais, les règles étaient beaucoup plus souples. En effet, il n’était pas rare de voir un officier supérieur avec les mains couvertes d’éraflures résultant de l’aide apportée à l’équipage dans une situation périlleuse. Au coeur de la bataille, ce type de solidarité s’est avéré positif pour le moral des marins.

Les communications et l’imprécision des modalités de jonction avec les troupes du duc de Parme

L'Armada espagnole Pendant toute la durée des préparatifs de l’expédition, de même qu’au cours des opérations, le duc de Médina Sidonia est demeuré hanté par le caractère flou de l’organisation quant à la jonction de l’Armada avec les troupes du duc de Parme. Il avait fait part de ses craintes à Philippe II et demandé des éclaircissements qui ne sont jamais venus. Même si dans les faits, l’Armada n’a pu effectuer la manoeuvre de jonction à cause de la marine anglaise et des vents défavorables, la coordination des deux forces était quelque chose d’extrêmement difficile à réaliser. Il est bon d’ajouter que la région était patrouillée régulièrement par les Hollandais dont les navires n’auraient certes pas manqué l’occasion de rendre la vie difficile aux Espagnols.

Conclusion

Dans les semaines qui suivirent la disparition de l’Armada dans les brumes de la mer du nord, les commandants de la marine anglaise demeurèrent profondément inquiets. Ils anticipaient un retour des navires espagnols ce qui, sans aucun doute, aurait été catastrophique. En effet, suite à la canonnade de la dernière bataille, les munitions du royaume étaient épuisées. Plus de poudre, ou presque. Or la défense anglaise était basée sur la marine et de son artillerie. Sans puissance de feu, les navires auraient été facilement abordés et capturés par des troupes numériquement supérieures et aguerries. Heureusement pour les Anglais, la flotte de Philippe II ne fit jamais demi-tour. Dans les Flandres, le duc de Parme était fin prêt à l’action. Ses troupes, sans avoir le pied marin, étaient sur le pied de guerre, attendant le signal de l’embarquement qui évidemment ne vint jamais. Cependant, si ces fameuses troupes avaient pu traverser la manche, l’Angleterre n’aurait pas été en mesure d’opposer de véritable résistance. En effet, dans le Kent, de même que sur tout le territoire se situant entre Londres et la côte, les défenses étaient fort mal organisées et nettement insuffisantes. Les troupes aguerries de l’armée des Flandres et celles transportées par l’Armada auraient facilement eu raison de ces faibles milices mal équipées. Le cours de l’Histoire en eut été changé.

Bibliographie

The Spanish Armada, by Colin Martin and Geoffrey Parker Penguin Books, 1989

Élisabeth 1er D'Angleterre, par Michel Duchein Fayard, 1992